Maroc : Les coopératives d’argane ont trahi leurs promesses

Maroc : Les coopératives d’argane ont trahi leurs promesses

Le gouvernement persiste à penser que les coopératives agricoles permettent un développement rural durable. Les nombreuses coopératives d’argane développées depuis les années 90 sont cependant loin d’avoir tenues leurs promesses. Elles sont même plus synonymes d’exploitation que de développement. Détails.

Le Maroc compte plus de 17 500 coopératives, dont les deux tiers dans l’agriculture, révèle une étude de la FAO et de la BERD sur le secteur coopératif, présentée jeudi 9 mars à Rabat. L’occasion pour le secrétaire général du ministère de l’Agriculture, Mohammed Sadiki d’insister sur «l’importance du secteur coopératif dans le tissu économique national et son rôle dans le développement durable et la lutte contre la pauvreté, l’exclusion et l’intégration des petits producteurs dans le marché», selon le communiqué du ministère. La réalité des coopératives d’argane, emblématiques de ce secteur, sont en vérité très éloignées de l’image d’Epinal développée par M. Sadiki.

« Grâce à la coopérative [Aït Baamrane fondée en 1995], les femmes peuvent gagner entre 35 à 50 dh par jour, ce qui représente une meilleure valorisation du travail. […] La coopérative représente donc une nouvelle occasion d’avoir un revenu susceptible d’atteindre 5 000 dirhams par an. Ce revenu est considérable pour des femmes qui menaient jusqu’alors une vie de dépendance totale à l’homme ; sorties de leur soumission, elles ont appris à agir et à prendre des décisions librement ce qui leur a permis d'accéder à un statut social différent », décrit, résolument optimiste, le géographe, fondateur du bureau d’étude et d’ingénierie GeoFao, Hassan Faouzi, dans «Impact des coopératives féminines sur la préservation et la valorisation de l’arganeraie : cas de la coopérative Tafyoucht », publié en 2012, dans la revue Confins. Cette situation constituerait certainement un mieux vivre acceptable  pour les femmes les plus marginalisées de la société rurale, si le prix final du produit n’était pas si considérablement supérieur à leur rémunération.

«Dans la culture de l’arganier, toute la valeur ajoutée est accaparée par les intermédiaires et la plus grosse part va à l’étranger. Les femmes sont payées quelques euros pour concasser les noix d’arganier nécessaires à la production d’un litre d’huile. L’huile est vendue ensuite à des grossistes qui les exportent par bidons de 250 litres pour être vendue au consommateur final français près de 300€ le litre dans de tous petits flacons», détaille Bruno Romagny, économiste des ressources renouvelables et co-directeur pour l’IRD du Laboratoire mixte international «Terroirs méditerranéens : patrimoine, mobilité, changement et innovation sociale», au sein de l’université Mohammed V à Rabat. La part des membres de la coopérative s’élève ainsi à moins de 1% du prix final.

Pression sur l'arganeraie

En dépit de leur nombre grandissant ces coopératives n’ont d’ailleurs jamais été perçues par les communautés  locales comme un véritable facteur de développement, rappelle Bruno Romagny : «pour l’essentiel les femmes qui y travaillent sont veuves, divorcées ou filles mères, déjà marginalisées. Pour une femme mariée respectable, il serait dégradant d’aller travailler à la coopérative.» Surtout, seules 20% environ des coopératives féminines d'argan «tiennent la route», selon Bruno Romagny. L'impact faible des coopératives en tant que facteur vient surtout de la démarche "bottom-up" adoptée pour leur création.»

Au moins pourrait-on imaginer que la ruée vers l’or blond dans les années 90 et le développement des coopératives auraient permis, en augmentant la valeur commerciale des arganeraies, de les protéger. Il n’en est rien selon Hassan Faouzi :

«La coopérative n’a pas de terres à reboiser et l’objectif des femmes qui y travaillent est avant tout de produire de l’huile pour gagner de l’argent et avoir un revenu pour soutenir leurs familles. […] La coopérative n’émane pas de l’association d’usagers de la forêt ayant des droits de récolte sur des arganiers, mais elle est plutôt un regroupement de femmes qui cherchent une activité salariée. La plupart des femmes interrogées ignorent le but de la coopérative, aucune n’a exprimé sa préoccupation pour la sauvegarde de l’arganeraie

L’engouement autour de l’argan a même au contraire augmenté la pression sur les arganeraies et déstructuré leur organisation traditionnelle en agdal qui permettait la coexistence harmonieuse de plusieurs activités agro-sylvo-pastorales. «La montée des prix de l’huile a comme incidence indirecte l’apparition d’une cueillette-braconnage et la disparition des pratiques productives. Les mises en défens [interdiction de toute activité productive] des forêts d’arganiers menées par les développeurs restreignent fortement leur fonction de parcours pastoral. D’un système de domestication de l’arbre et de la forêt dans lequel pratiques sylvicoles, agricoles, arboricoles et pastorales sont étroitement entremêlées, on passe graduellement à un système de prédation où seule la pratique de la cueillette devient légitime», regrette l’ethnologue et chercheur à l’IRD Romain Simenel dans «L’argan : l’huile qui cache la forêt domestique De la valorisation du produit à la naturalisation de l’écosystème », publié en 2009 dans la revue Autre part.

Le 13 Mars 2017

SOURCE WEB Par Ya Biladi

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