Tourisme: «La Vision 2020 n’a pas encore démarré!»

Tourisme: «La Vision 2020 n’a pas encore démarré!»

Un modèle de gouvernance inadapté aux ambitions de la stratégie

Entre 2011 et 2015, à peine 25% des investissements ont été réalisés

Une contribution au PIB de l’ordre de 62,5 milliards de DH en 2015

Lamia Boutaleb, secrétaire d’Etat au Tourisme: «La Vision 2020 n’a pas encore démarré. Les principales composantes de la Vision ainsi que les engagements du contrat-programme national n’ont pas été mis en œuvre, notamment en ce qui concerne l’émergence des territoires, la création de stations balnéaires, ou encore le développement de compétences…» (Ph. Bziouat)

Première sortie médiatique de Lamia Boutaleb, secrétaire d’Etat au Tourisme.  Pour entamer son mandat, la jeune ministre Rniste a dressé un bilan des réalisations et des limites du département du Tourisme. Un bilan très critique et sans complaisance aucune qui puise son argumentaire notamment des conclusions d’une étude récente du cabinet international Boston Consulting Group (BCG). Décryptage…

- L’Economiste: Vous venez de prendre en main l’un des départements les plus critiqués. Quelle est votre évaluation des limites et des atouts de la Vision 2020 du secteur du tourisme?

- Lamia Boutaleb: Nous avons actuellement une vision claire du bilan des réalisations de la Vision 2020. Un bilan conforté par les résultats et les conclusions d’une étude du cabinet Boston Consulting Group. Nous venons d’ailleurs de partager ces résultats avec les différents partenaires (ndlr: CNT, Anit…) A mon avis, parmi les points à retenir de ce bilan, c’est que la Vision 2020 n’a pas encore démarré. Je m’explique, les principales composantes de la Vision 2020 et les engagements du contrat-programme national n’ont pas été mis en œuvre, notamment en ce qui concerne l’émergence des territoires, la création de stations balnéaires, ou encore le développement de compétences…

- Justement, quelles sont les principales causes de ces retards et quelles sont les recommandations du cabinet international BCG?

- Pour revenir sur les résultats du cabinet, l’étude a dégagé 6 facteurs fondamentaux qui ont été à l’origine des retards enregistrés dans la réalisation des objectifs et la stratégie de développement touristique. Ces facteurs sont à la fois à caractère endogène et exogène. Le premier des facteurs internes est plutôt lié au modèle de gouvernance qui est inadapté aux ambitions de la Vision. Ce qui s’est traduit par une faible coordination tant au niveau central que local ainsi qu’une timide participation des professionnels, entraînant un engagement moins fort vis-à-vis des principales composantes de la Vision.

- Oui, mais il y a eu aussi un recul des investissements?

- C’est justement le deuxième facteur interne qui est lié à la faiblesse de l’investissement. D’ailleurs, entre 2011 et 2015 à peine 25% des investissements programmés ont été réalisés. Le troisième facteur interne réside dans la dispersion des efforts et des ressources dans plusieurs régions touristiques. S’y ajoutent les projets de développement de huit territoires lancés en parallèle avec plusieurs projets balnéaires. C’est dire l’absence d’une gouvernance appropriée.

- Bien évidemment, la conjoncture internationale et les amalgames liés au contexte géopolitique n’ont pas arrangé la situation?

- Absolument, je vais y arriver. Cela relève des facteurs exogènes. Il y a bien entendu la crise économique mondiale depuis 2008. Cette crise a entraîné une baisse de la croissance touristique. A titre d’exemple, durant la période 2000-2008, la croissance en Europe occidentale est passée de 2,2% à 1,6% pour la période 2008-2015. L’autre facteur externe est lié à la conjoncture géopolitique et sociale ainsi que la montée du terrorisme. En effet, ces événements ont multiplié les amalgames par rapport à la destination et à l’image du Maroc bien que destination sûre. Il y a également un autre facteur exogène qui est lié aux mutations des modèles de consommation des touristes avec la montée en puissance du digital, en matière de voyages à l’échelle mondiale. Le numérique a impacté directement et considérablement les choix et destinations des touristes, en générant plus de concurrences.

«Pour relancer la machine, nous avons élaboré un plan d’actions qui intègre en priorité des mesures d’accélération afin de traiter les urgences. La feuille de route sera étudiée avec les professionnels au sein d’un comité mixte public-privé. Nous comptons d’abord  rétablir la confiance et préserver les acquis», tient à préciser Lamia Boutaleb (Ph. Bziouat)

boutaleb

- Comment comptez-vous relancer la machine?

- Pour relancer le secteur, nous avons élaboré un plan d’actions qui intègre en priorité des mesures d’accélération afin de traiter les urgences, et dont la feuille de route sera étudiée avec les professionnels au sein d’un comité mixte public-privé. Nous comptons rétablir la confiance et préserver les acquis du secteur et ce, à travers un engagement sur deux fronts distincts mais parallèles. Je m’explique, il s’agit d’une part de mettre en œuvre un plan d’urgence et de redynamisation à court terme des moteurs nationaux, notamment Marrakech-Essaouira et Agadir-Taghazout. D’autre part, nous comptons adopter une démarche cohérente et réaliste pour accompagner les projets structurants engagés et poursuivre le développement priorisé des projets de la Vision 2020.

- A vous entendre, le verre est à moitié vide. La destination a aussi de nombreux atouts…

- Tout à fait, les atouts il y en a beaucoup. Il va falloir les consolider. Ce qu’il faut retenir à mon sens, c’est que malgré la conjoncture et ses aléas qui n’ont pas été favorables, la destination Maroc dispose de grands atouts notamment l’accessibilité et la proximité avec les pays émetteurs de touristes, la diversité de l’offre, la qualité de l’expérience vécue ou encore l’image de notre pays en termes de stabilité, d’ouverture, de tolérance et de sécurité. C’est fondamental. Le défi est de saisir les opportunités qui s’offrent et consolider les acquis.

- Pourquoi à votre avis le tourisme n’est plus érigé en secteur stratégique… C’est plutôt l’industrie automobile et l’agriculture qui le sont devenues du temps du gouvernement Benkirane I et II?

- Le tourisme demeure un secteur stratégique pour le pays. C’est un choix irrévocable qui s’inscrit pleinement dans les chantiers de transformations profondes engagés par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. La contribution du secteur à la création de la richesse nationale est considérable. Il constitue de ce fait l’une des locomotives de la croissance économique du Maroc. Il s’agit de la première source de devises de notre pays sans oublier le rôle crucial que joue notre secteur au niveau de l’aménagement du territoire. Tous les indicateurs économiques le confirment. Qu’il s’agisse de la contribution au PIB national qui a évolué de 59,9 milliards en 2010 à 62,5 milliards en 2015, ou encore la création d’emplois qui est toujours en hausse avec 507.000 emplois directs en 2016. Soit plus de 2,5 millions de Marocains qui vivent directement ou indirectement du tourisme.

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- Ces dernières années, la gestion du portefeuille du tourisme a montré ses limites en termes de pilotage, des instances de gouvernance, de priorités, de réactivité et de synergies public/privé, voire inter-ministères… Qu’en pensez-vous?

- Comme je l’ai dit précédemment, la gouvernance du secteur a montré certaines limites. C’est pour cela que nous faisons de l’installation d’une gouvernance effective du secteur l’un de nos chantiers prioritaires. Nous insistons sur le principe d’un alignement total des entités publiques en charge du tourisme (ministère, ONMT, SMIT…) et le renforcement des synergies avec les opérateurs de l’aérien (RAM, ONDA).  A cet effet, un comité directeur du tourisme a été mis en place par le ministère. Ce comité rassemble toutes ces parties prenantes, permettant de bénéficier au maximum du rapprochement opéré entre le tourisme et l’aérien au sein du même ministère et coordonner les diverses initiatives.  Nous travaillons aussi pour que les autres départements ministériels apportent un soutien sans faille à la feuille de route tracée par le ministère et ce, dans le cadre d’une instance de pilotage nationale qui sera créée à cet effet. Enfin, nous nous attelons à la mise en place de structures de gouvernance au niveau local, en adéquation avec la régionalisation avancée. Ce qui induit l’implication concrète des acteurs locaux publics et privés.

- Comment vous expliquez les baisses inquiétantes des investissements… Est-ce conjoncturel ou structurel?

- J’aimerais rappeler que la crise économique mondiale a aussi impacté les flux des investissements étrangers, notamment avec le départ de certains investisseurs internationaux. Ainsi, l’effort d’investissement a été essentiellement  porté ces dernières années par des investisseurs nationaux et l’Etat, à travers ses institutions publiques. Ce qui a créé un effet de catalyseur pour le développement de projets structurants. Nous sommes à l’écoute des différents intervenants dont l’Anit, avec laquelle nous analyserons la relance de la dynamique d’investissement. Nous disposons de pistes de travail qui s’articulent autour de l’établissement d’un code des investissements touristiques lié à un fonds dédié. Il y a aussi le  renouvellement de l’engagement du Fonds Hassan II pour l’accompagnement de grands projets structurants ou encore la refonte et le redimensionnement du fonds de garantie des financements bancaires.

Enfin, je considère que le meilleur moyen de redynamiser les investissements dans le secteur du tourisme est de faire en sorte que les performances des unités existantes soient satisfaisantes et que les modèles retenus pour les grands projets soient viables et permettent de dégager une rentabilité satisfaisante notamment d’un point de vue financier. Ceci est le seul langage que comprennent les investisseurs privés et les banquiers.

Le 08 Juin 2017

SOURCE WEB Par L’économiste

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