Exclusif - Tourisme/hôtellerie: 10 millions de nuitées perdues en 15 ans!

Exclusif - Tourisme/hôtellerie: 10 millions de nuitées perdues en 15 ans!

Un rapport d’experts relève des dysfonctionnements et du gâchis en série

Des discordances majeures et des déperditions à tous les niveaux

Les MRE dépensent plus que les touristes étrangers

e-tourisme

Ce graphique indique les prévisions du chiffre d’affaires annuel mondial de l’e-tourisme, en milliards d’euros. La répartition des volumes d’affaires est des plus prometteuses. Or, le Maroc n’est pas encore dans les radars mondiaux de ce nouveau business model qui parie sur la transformation digitale

Encore un rapport accablant sur la politique du tourisme! Un comité d’experts (Comex), constitué d’opérateurs et de consultants spécialistes d’analyses poussées, vient de finaliser une étude sur les faiblesses de l’activité touristique au Maroc. Il s’agit d’un diagnostic détaillé, appuyé par une revue statistique sur 15 ans, qui relève une série de dysfonctionnements.

L’étude s’arrête sur la période 2000-2015, afin de déceler les tendances de fond sur une quinzaine d’années. Des discordances structurelles dans l’équation touristique ainsi que de fortes déperditions sont pointées du doigt. De sources proches du Comex, «ce diagnostic repose sur une méthodologie scientifique rigoureuse pour prendre la juste mesure et le pouls d’un secteur en perte de visibilité».

Pilotage, gouvernance, aérien, Plan Azur, offre produit, promotion, capacités, modèle économique, arrivées, nuitées, recettes... Tout passe au peigne fin.

Comment relancer le tourisme au Maroc? Comment revoir et reformater la Vision? Ou encore, comment anticiper l’avenir et se projeter à l’horizon 2030? Ce sont là autant d’interrogations qui ont fait l’objet de ce rapport encore confidentiel, piloté par Amyn Alami.

Objectif: faire une analyse rigoureuse du secteur, tirer des enseignements et enclencher une nouvelle dynamique à travers l’élaboration d’une feuille de route afin de la soumettre à la tutelle. Le mode opératoire consiste à évaluer les performances, apprécier les résultats par rapport aux objectifs initialement fixés (taux de réalisation), analyser les défaillances d’exécution par rapport à la stratégie adoptée (2010-2020) et dresser un bilan détaillé afin de pouvoir apprécier «l’opportunité ou la pertinence» des stratégies adoptées.

Pour mieux apprécier le potentiel de ce secteur qui pourtant était des plus stratégiques il y a 10 ans, il s’impose de rappeler quelques indicateurs macroéconomiques-clés. Chiffres à l’appui, le tourisme était le 2e contributeur au PIB en 2010. C’est aussi le 2e secteur contributeur en emplois (plus de 500.000 en 2010). Les recettes oscillent en moyenne autour de 60 milliards de DH, dont 30 à 35% proviennent des MRE.

Sur l’indicateur des arrivées aux frontières, l’analyse fait ressortir «une forte progression des entrées de touristes entre 2000 et 2010, avec un rythme annuel de 8%». Mais depuis, il y a eu une quasi-stagnation. Une conséquence directe de trois chocs exogènes (crise mondiale-récession, printemps arabes, attentats terroristes).

Ceci étant dit, l’évolution des arrivées n’est pas la résultante de l’attractivité de touristes étrangers de séjour (TES), mais plutôt «de la forte contribution des entrées des MRE (+3,1 millions, supérieures à celles des TES: +2,8 millions). Il va sans dire que sur les arrivées, les résultats sont très éloignés des objectifs initiaux tels que fixés par la Vision 2010 et la Vision 2020, respectivement 10 et 20 millions de touristes.

D’ailleurs, le taux de réalisation de l’objectif 2010 a été d’à peine 36%. Sur un tout autre registre, la destination Maroc n’a pas bien évolué au niveau du classement mondial. Elle était 38e en 2000, 25e en 2010 et 30e en 2015 (loin derrière la France, l’Espagne, la Turquie, la Grèce, l’Egypte, la Croatie, le Portugal...). Là aussi, merci les MRE qui ont fortement contribué aux arrivées. Autrement, le Maroc aurait été dans un bien piètre classement.

Pour rappel, la France est le numéro 1 mondial (avec un record de 90 millions de touristes prévus en 2018. L’an dernier, l’Hexagone a accueilli 82,6 millions de visiteurs étrangers). Au 2e rang mondial, l’Espagne (82 millions de touristes en 2017). Les Etats-Unis arrivent en 3e position avec 75,6 millions de visiteurs. S’ensuivent la Chine (59,3 millions), l’Italie (52,4 millions), le Royaume-Uni (35,8 millions), ou encore l’Allemagne (35,6 millions).

C’est dire les gisements d’amélioration qui attendent la destination Maroc et les retards pris sur les arrivées. «La performance déplorable des non-résidents interpelle à plus d’un titre...», relève le rapport. Sur la fréquentation hôtelière, là aussi il y a de fortes déperditions. «En 2000, le Maroc enregistrait 2,3 millions d’entrées aux frontières pour 3,4 millions d’arrivées non résidentes aux hôtels, soit un taux de captage de 146%».

En revanche, en 2015 il reçoit 5,2 millions de touristes étrangers de séjour mais n’enregistre que 3,7 millions d’arrivées non résidentes dans les hôtels (soit un taux de captage de 71%). Selon les experts, «la chute continue de ce taux enclenchée depuis 2000 résulte de deux phénomènes majeurs: le recul progressif du tourisme de circuit au début de la décennie 2000-2010, relayée par l’émergence de formes alternatives d’hébergement, partiellement ou pas du tout prises en compte par les statistiques de fréquentation hôtelière (les Ryads et l’immobilier locatif notamment)».

A partir de là, un phénomène structurel majeur s’est installé au coeur du produit Maroc et de l’équation touristique nationale. Ce phénomène s’est accentué à partir de 2005.

Sur la durée de séjour, la destination perd du terrain avec un phénomène de raccourcissement. L’on est passé d’une moyenne de plus de 5 jours en 2000 à 2 jours. «Le Maroc a perdu son positionnement dominant (celui de vacances/longs séjours), au profit d’un positionnement plutôt (City Break/Court séjour)». Une situation que le Plan Azur n’a pas pu redresser ni compenser en termes de durée moyenne de séjour et de nuitées. Pour rappel, l’objectif de la Vision 2010 était de 5,5 jours. Ce qui n’a jamais été atteint!

Sur les nuitées des non-résidents, elles n’ont progressé que de 1,2 million en 15 ans, soit une augmentation de 0,7% en rythme annuel moyen. De surcroît, la diminution corrélative de la part des non-résidents dans les nuitées est passée de 83 à 68%.

Paradoxalement, les nuitées des résidents contribuent pour 75% au résultat global, avec une augmentation de 3,7 millions (soit 6,8% l’an). Autrement dit, sans la contribution des résidents, l’hôtellerie nationale aurait affiché une bien piètre performance. Ce qui renseigne sur des discordances majeures au coeur du système. Le rapport relève «une énorme fuite de la fréquentation hôtelière». Cette fuite est estimée entre 5  et 10 millions de nuitées qui échappent aux mailles du circuit classé. Sur un tout autre registre, le rapport constate «une hausse généralisée des capacités hôtelières, toutes destinations confondues». A titre d’exemple, Marrakech a multiplié sa capacité par 3,8, Fès (2

,4 fois), Casablanca (2,2 fois), Ouarzazate (1,9 fois), Tanger (1,4 fois), Rabat (1,5 fois), Agadir (1,8)... Mais curieusement le positionnement global de la destination Maroc s’est accentué en faveur du non-balnéaire, à l’opposé de l’objectif stratégique de la Vision 2020 qui parie sur les nouvelles capacités des stations balnéaires du Plan Azur.

Pis encore, 78% des nouvelles capacités classées depuis 2010 sont considérées non opérationnelles! D’autant plus qu’un nouveau concept atypique s’est installé dans l’hôtellerie marocaine, celui du «classé informel»! Résultat: Depuis 15 ans, le taux d’occupation des hôtels affiche une baisse tendancielle et durable.

«Ce taux est très en dessous des seuils de rentabilité», déduit le rapport. Par destination, le taux d’occupation de 6 destinations est en péril (inférieur à 35%) sur 2000-2015. Par ailleurs, 4 destinations sont en danger (avec un taux d’occupation inférieur à 50%). Même Marrakech, la locomotive, enregistre un taux (TO) inférieur de 29% sur 15 ans. Ouarzazate est à moins 54%, Fès à -42%, ou encore Agadir (-25%).

En 2015, 73.000 chambres opérationnelles n’ont été occupées qu’à 40%. 157.000 lits ont été occupés à hauteur de 32%. C’est dire qu’il y a un véritable problème de surcapacité. «Au bas mot, il y a 100.000 lits de trop...» Théoriquement, le Maroc aurait pu absorber la fréquentation de 2015 avec sa capacité de l’an 2000.

Côté marchés émetteurs, les deux premiers (France et Espagne) sont en nette régression depuis 2010. Par ailleurs, les entrées par nationalité accusent une contreperformance sur trois marchés stratégiques: l’Allemagne, l’Italie et la Scandinavie. Même les nuitées sont en régression sur 4 marchés stratégiques: France, Allemagne, Italie, Scandinavie. Autre constat inquiétant: «une fuite généralisée des fréquentations hôtelières». Depuis 2010, les contreperformances en nuitées touchent les principaux marchés émetteurs: France, Espagne, Belgique, Hollande...

L’étude relève également des mutations au niveau des moyens de transport. En effet, la voie aérienne est devenue le premier mode de transport des MRE depuis l’entrée en vigueur de l’open Sky. En revanche, la forte croissance des entrées (tous touristes confondus) par voie aérienne s’est faite au détriment des voies maritimes et terrestres. De la répartition des arrivées des touristes (TES et MRE confondus) par voie aérienne, il en ressort que les TES représentent plus de 70% des passagers entrés via les aéroports de Marrakech, Casablanca, Agadir et Essaouira. Quant aux MRE, ils représentent entre 50 et 97% des entrées par Tanger, Rabat, Fès, Nador et Oujda.

Business model incompatible...

Le constat aujourd’hui fait que l’industrie touristique mondiale évolue dans un business model «désintermédié» (client individuel, plateformes électroniques, Internet, low cost, courts séjours...). Un modèle économique qui a vite remplacé l’ancien schéma des agences de voyages classiques et des TO avec des charters affrétés et des séjours longs. D’ailleurs, le développement spectaculaire des low cost en Europe est inhérent à ce nouveau modèle économique touristique, alimenté par une clientèle «City break» aux attentes et comportements différents. Parallèlement, de nouvelles formes d’hébergements alternatifs ont été développées. Face à ces mutations, hormis Marrakech, toutes les autres destinations (villes marocaines) présentent une ou plusieurs incompatibilités avec ces nouveaux paramètres. Ce qui explique les multiples contreperformances enregistrées. Les experts parlent «de multiples incompatibilités structurelles, puisque l’ensemble des destinations (hors Marrakech) ne disposent pas de l’aérien comptable et la clientèle correspondante (city break). Voilà un exemple concret de la «défaillance du pilotage et de la veille stratégique à tous les niveaux».

RAM: Plein de trous d’air!

Sur la composante aérienne, certes l’arrivée de l’open sky a apporté des acquis incontestables: avec une forte amélioration de la connectivité, augmentation de l’accessibilité, des rotations, doublement du trafic... Mais il n’en demeure pas moins que l’ouverture a complètement «bouleversé le paysage et les équilibres» avec de lourdes conséquences, notamment sur le pavillon national RAM.

Résultat: une position dominante des low cost sur tous les aéroports du Maroc, sauf Casablanca. Il va sans dire que les compagnies low cost (LCC) contrôlent le ciel marocain avec 44% des vols internationaux (76% si l’on exclut l’aéroport de Casablanca). Les low cost contrôlent 8 des 10 premiers aéroports du Maroc, avec des parts de marché comprises entre 70 et 100%! Conséquence: la RAM s’est repliée sur son hub de Casablanca et ses lignes intérieures peu rémunératrices.

De surcroît, la RAM n’assure quasiment plus de desserte point à point sur l’Europe. Selon le rapport, «avec 36% des vols internationaux et moins de 30% sur l’Europe, la situation de la RAM est devenue très fragile, voire très vulnérable». Dans ce même contexte, l’étude constate la quasi-disparition du ciel des TO et des compagnies Charters, avec moins de 3% des vols.

 Publier Le 03 août 2018                                        

Source web par: leconomiste

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