Enjeux et défis du Maroc pour la prochaine décennie

Enjeux et défis du Maroc pour la prochaine décennie

Trois enjeux politiques doivent être pris au sérieux : interpréter et pratiquer de façon positive pour la démocratie le contenu de la nouvelle Constitution, réformer et recomposer le champ politique et réformer le cadre administratif dans le sens de l'efficience et de l'éthique. I : la relégitimation du champ politique Parler de défis en ce moment me paraît approprié pour le Maroc puisqu’on vit, à mon sens, au-delà de la réelle alternance démocratique qui vient d’émerger des urnes, la deuxième transition fondamentale d’après-l’indépendance. Après la mise en place des bases de l’Etat et de l’économie de marché, il s’agit pour l’instant de passer à une seconde génération de réformes difficiles et douloureuses destinées à faire fonctionner l’ensemble de façon efficiente et éthique. L’objectif est bien sûr l’émergence avec tout ce que cela suppose comme choix en faveur d’une société de dignité, équilibrée et apaisée à travers, d’une part, l’accès à la liberté par la démocratie et le respect des droits humains, d’autre part, le bénéfice d’une vie décente reposant sur un accès quasi généralisé à l’éducation de base et à la santé ainsi qu’à un logement convenable avec électricité et eau courante. Durant la prochaine décennie, le Maroc doit faire face à deux défis majeurs : la relégitimation du champ politique et la compétitivité, source d’émergence socio-économique. Relégitimation du champ politique et gouvernance efficiente Trois enjeux politiques me semblent devoir être pris au sérieux ; il s’agit, d’une part, d’interpréter et de pratiquer de façon positive pour la démocratie le contenu de la nouvelle Constitution ; il importe, d’autre part, de réformer et de recomposer le champ politique marocain ; il s’agit enfin de réformer le cadre administratif dans le sens de l’efficience et de l’éthique. Concernant l’impératif d’interprétation et de pratique démocratiques de la Constitution, précisons d’abord que l’action du mouvement du 20 Février et la captation créative et calme du message par le Roi Mohammed VI font que la nouvelle Constitution annonce beaucoup de choses positives : la séparation des pouvoirs est clairement établie ; l’Exécutif est désormais entre les mains du chef du gouvernement ; l’armée, le champ religieux et l’arbitrage sont du ressort du Roi. Cette Constitution me semble être positive et préservatrice contre les risques de dérives. On ne peut cependant manquer de soulever certains points d’interrogation. Il s’agit d’abord de la suppression de l’idée de liberté de conscience qui était pourtant inscrite dans la première mouture présentée par les experts ; il s’agit par ailleurs de la mise en sourdine de la question de la séparation entre le religieux et le politique qui découle de la confirmation sans nuance dans la constitution de l’Islam en tant que religion d’Etat ; il s’agit en troisième lieu du maintien de certaines imprécisions par rapport à la définition des pouvoirs. C’est dans ce cadre qu’on relève la mise en évidence dans la Constitution d’une phase générique héritée du passé qui appelle «au respect des choix fondamentaux du pays» ; une telle affirmation générique, sans expliciter son contenu, peut être annonciatrice de déviances politiques contre les droits humains. Dès lors, il faut rappeler que les Constitutions sont importantes aussi bien par leur forme que par leur esprit et une pratique saine. Partant de là, le challenge à relever pour l’avenir est le suivant : il s’agit de faire en sorte que les classes politique et civile s’emparent publiquement du contenu de la Constitution afin d’en fournir des interprétations favorables à l’esprit des démocraties parlementaires. A titre d’exemple, concernant l’option pour l’Islam, religion d’Etat, ce référentiel devrait être compris en termes de valeurs et non de normes et règles de fonctionnement de la société qui relèveraient alors du champ individuel et par certains aspects de l’alternance politique. Le deuxième challenge à relever concerne la refonte et la recomposition du champ politique marocain. A ce propos, force est de constater qu’on vit actuellement une sorte de cercle vicieux. On ne réforme pas les partis à cause du profil des élites au pouvoir ; et les élites au pouvoir ne changent pas à cause du mode de fonctionnement des organisations concernées. Ne nous leurrons pas, le problème n’est pas uniquement une question de génération, c’est aussi une problématique culturelle : une bonne partie des dirigeants et jeunes des partis et cercles de pouvoir reste souvent assez conservatrice. De plus, l’on ne voit pas émerger de leaderships multiples en mesure de se concurrencer et de changer les choses. Le challenge, pour les partis, consiste à renforcer le processus de recomposition qui semble en cours de cogitation, notamment par la mise sur pied d’un système électoral qui permet de dégager des majorités claires contrairement au système actuel qui émiette le champ politique, génère des alliances hors nature et handicape aussi bien l’action des gouvernements que l’émergence de pôles politiques cohérents. L’objectif consiste donc à encourager encore plus la mise en évidence des trois courants fondamentaux en compétition au Maroc : la mouvance libérale, la social-démocratie et la démocratie musulmane. Au delà du système électoral, le processus me semble se heurter aussi bien à des reflexes antidémocratiques héritées du passé qu’à un jeu d’ambitions fondé beaucoup plus sur un fort enracinement de l’opportunisme que sur la compétence et le sens de l’éthique. Il souffre enfin fondamentalement de difficultés de clarification idéologique. Le courant libéral n’a pas encore intégré les implications socio-économiques de ce choix. On semble appréhender les enjeux économiques du libéralisme, mais pas encore ses dimensions politiques et socioculturelles. Quant au mouvement socio-démocrate, il fait encore face aux contradictions objectives entre les socio-libéraux et les socialistes radicaux, mais également aux difficultés découlant des animosités historiques et souvent subjectives entre les socialistes et les communistes marocains qui sont en fait plus libéraux qu’on ne le pense. Globalement, on peut dire que beaucoup de composantes de la sociale-démocratie au Maroc ne semblent pas encore bien assimiler les impératifs de la globalisation. Enfin, le mouvement démocrate musulman, malgré une certaine évolution positive en la matière, souffre encore à mon avis de deux difficultés majeures. D’une part, certaines de ses composantes, notamment un certain nombre de tendances au sein de l’Istiqlal, n’assument pas encore leur enracinement fondamentalement conservateur et semblent considérer, à tort, que cette sensibilité est forcément négative, ce qui les a peut-être incitées à réclamer une alliance avec le PPS. Par ailleurs, au-delà des luttes de leadership entre l’Istiqlal et le PJD, ce courant, particulièrement pour ce dernier, ne semble pas encore avoir franchi le pas vers une certaine forme de sécularité, en admettant par exemple que l’Islam constitue la religion de l’Etat en termes de valeurs, tout en acceptant pour les normes et les règles de fonctionnement de la société une séparation entre le politique et le religieux. Visiblement, l’expérience turque n’a pas encore suffisamment déteint sur nos mouvements conservateurs. Il faut espérer qu’avec leur arrivée au pouvoir, le pragmatisme l’emportera sur l’orthodoxie et que des succès éventuels les dégageraient du complexe vis-à-vis des mouvements qui se situent à leur droite. C’est alors qu’on parlera de démocratie musulmane et non de parti islamiste. Une Administration dont l’encadrement reste réfractaire à la logique de marché Concernant enfin l’efficience administrative, force est de constater que malgré les multiples plans de réforme de l’Administration, des problèmes majeurs subsistent. Certains vont pouvoir être réglés dans le cadre de la nouvelle Constitution puisque les grands commis de l’Etat et directeurs qui, du fait du processus actuel de leur nomination, peuvent ne pas s’inscrire dans la logique définie par le gouvernement, seront désormais proposés par le Premier ministre. Mais indépendamment de cette question, la principale problématique réside, au delà des questions organisationnelles, éthiques et managériales, dans le fait que malgré des discours favorables à l’ouverture économique, l’encadrement supérieur reste encore réfractaire à la logique du marché et de la globalisation régnantes. En fait, le capital n’est pas encore légitimé dans les esprits. Le grand challenge de l’avenir consiste donc à pourvoir l’Administration d’un encadrement moderne, compétent et ouvert sur les grands choix du pays et le jeu «d’opportunités-contraintes» ouvert par la mondialisation. Le dernier objectif, mais néanmoins peut-être le plus important, consiste à concilier démocratie et Etat fort. En effet, il ne s’agit pas de confondre démocratie et droits humains avec des comportements de type anarchique. L’Etat doit être en mesure de générer des lois justes et de les appliquer. Le futur leadership devrait donc travailler dans la logique de l’action des hommes d’Etat qui réforment et non de ceux qui prennent peur de perdre leur électorat. SOURCE WEB Par Abdelali Benamour. La Vie éco