Ida Alaoui: "La Marrakech Biennale contribue à lutter contre la fracture culturelle dans notre pays"

Ida Alaoui:

Responsable des programmes éducatifs de la Biennale de Marrakech, qui débute le 24 février, Ida Alaoui s’est fixée un objectif ambitieux: permettre, dans un souci de démocratisation culturelle, à toute la population de profiter de l’événement. Et tout particulièrement les jeunes. Elle espère attirer au moins 2 à 3.000 enfants, du primaire au collège, avec le soutien du corps enseignant.

De par sa formation, Ida Alaoui est conservatrice de musée. Elle a fait l’Ecole du Louvre à Paris, puis un troisième cycle aux Etats-Unis, dans la gestion des musées. Sa vie professionnelle la conduit tout d’abord au service culturel du Louvre, puis à l’Institut du monde arabe (IMA), où elle travaille sur deux expositions, l’une consacrée à l’Egypte, l’autre à la Jordanie, avant de retraverser l’Atlantique pour répondre à l’appel de plusieurs musées américains. En 2001, après les événements du 11 septembre, elle décide de rentrer au Maroc et met ses compétences au service de la Fondation Société Générale, en charge du département patrimoine.

Elle y restera 3 ans, avant de monter un cabinet conseil en ingénierie culturelle, le premier du genre au Maroc, ce qui l’a amenée à travailler avec l’Unesco, le Pnud, OCP, la Fondation des arts vivants, l’Agence du nord et bien d’autres sociétés, ayant toutes un point commun: la volonté de développer un projet culturel.

Particularité du travail d’Ida Alaoui: toujours accueillir des enfants, en particulier ceux qui sont, a priori, exclus du monde de l’art et de la culture.

-Médias 24: Comment vous est venue cette volonté d’intégrer les enfants dans toutes vos activités ?

-Ida Alaoui: Cela est sans doute dû à ma première expérience professionnelle au Maroc, à la Société Générale. J’avais été embauchée en 2001 par la banque pour gérer un grand espace culturel dont ils disposaient avenue Abdelmoumen à Casablanca. J’ai rapidement organisé une exposition sur le thème "Un Maroc de lumières", avec des œuvres d’art du début du siècle dernier, jusqu’à nos jours. Le vernissage a été un grand succès, mais dans les jours qui ont suivi, peut-être parce que l’on était dans un environnement bancaire et que les petits fours étaient finis, c’était le désert: les visiteurs étaient fort rares. C’est alors que pour faire bouger les choses, pour intéresser du monde, j’ai eu l’idée de contacter des écoles. Résultat: en 3 mois, j’ai reçu 6.000 enfants ! Je me suis donc dit que le monde scolaire était à l’écoute et pouvait nous soutenir. Mais j’ai aussi compris qu’il y avait, dans notre pays, un manque énorme, que la fracture culturelle était criante et qu’il fallait répondre à ce besoin de culture, un besoin aussi vital que le fait de manger ou de dormir. Je ne l’ai jamais oublié et je me suis efforcée d’intégrer ce processus de démocratisation culturelle dans tout ce que j’ai fait.

-C’est donc tout naturellement que grâce à vous, la Biennale a intégré cette année des programmes d’éducation dans ses activités…

-La Biennale 2016 s’inscrit dans des objectifs d’intérêt général et ces objectifs s’appuient sur une volonté de mettre en avant le développement durable et solidaire. L’être humain est donc au cœur de l’action. Ensuite, on garantit le droit fondamental à la diversité culturelle, en donnant accès au plus grand nombre, les jeunes en particulier. Mais on a des exigences: nous voulons développer un projet culturel de territoire, c’est-à-dire un projet, qui participe à la mise en valeur de la zone concernée. Tout projet doit favoriser le développement durable, économique et social ; il doit impliquer tous les partenaires du territoire concerné, dans une démarche participative, publique et privée.

-Qui sont les jeunes qui vont avoir accès à la Biennale ?

-Nous sommes allés à la rencontre de 25 établissements pédagogiques. J’ai choisi 10 établissements dans la commune de Marrakech et 10 établissements dans les communes rurales des alentours. Et à chaque fois, on a choisi une école de primaire et un collège. Mais ensuite, il fallait trouver ceux qui allaient faire le lien entre toute cette volonté que l’on a à la Biennale et les manifestations culturelles qu’elle propose. J’ai sélectionné des étudiants ayant une compétence en médiation culturelle. On en a trouvé, mais avec un manque criant de formation. Je suis ensuite allée voir des étudiants en master métiers de la culture: j’en ai rencontré beaucoup et j’essaie d’en former une vingtaine. Cela se fait sur 3 jours. Le premier jour, on leur montre comment se comporter face aux enfants et à leurs questions. Le deuxième jour, on leur fait faire un circuit à travers tous les monuments qui vont accueillir des expositions et des manifestations: parce que l’on veut non seulement mettre en avant les oeuvres des artises, mais également les monuments historiques qui les reçoivent et qui font partie de notre patrimoine. Le 3e jour de formation est axé sur les supports pédagogiques indispensables. On remet un questionnaire aux instituteurs avant la sortie, qui leur permet de poser des questions à l’ensemble de la classe: qu’est-ce qu’un musée? Qui travaille dans un musée? Qu’est-ce qu’un espace culturel? Qu’est-ce qu’on montre dans un musée? On n’oublie pas que l’on s’adresse à des enfants qui, pour la plupart, ne sont jamais sortis de leur environnement et qui n’ont jamais entendu parler de patrimoine ou d’art: il faut donc les sensibiliser.

-Quels sont les jours où les élèves vont pouvoir visiter les expositions liées à la Biennale ?

-Les visites guidées auront lieu lundi après-midi, et jeudi toute la journée. Le mardi, ce n’est pas possible, car c’est jour de fermeture de beaucoup d’endroits ; le mercredi, les élèves sont chez eux et le vendredi, c’est le jour du bon dieu au Maroc. Mais ces deux jours sont suffisants pour faire venir pas mal de scolaires. On table sur 2 à 3., peut-être davantage. On a des artistes par exemple qui veulent travailler avec des jeunes non-voyants et on est parti à la recherche d’établissements spécialisés. On a aussi des partenaires qui souhaitent travailler avec des orphelinats. Sans oublier que je n’ai pris contact qu’avec des établissements publics, mais que l’on va envoyer des dossiers aux écoles privées et que beaucoup d’entre elles, j’en suis convaincue, viendront faire des visites.

Je suis très satisfaite, parce que l’Education nationale est un partenaire privilégié de la Biennale. Les directeurs d’école nous soutiennent énormément ; les instituteurs sont preneurs. Bref, cette 6e édition devrait rencontrer un grand succès.

-La Biennale fermera ses portes dans les premiers jours de mai. Comment faire pour que tout le travail accompli auprès des jeunes perdure et ne soit pas un simple coup d’épée dans l’eau ?

-En partenariat avec la Région, nous avons programmé un travail de longue haleine. Il y a d’abord un véritable audit à faire, pour étudier le tissu culturel de la région, pour voir quelles sont les infrastructures qui peuvent accueillir des enfants au quotidien et qui peuvent faire un travail annuel dans ce sens. Ensuite, il y a un souci de formation: médiateur, il faut que cela devienne un métier véritable. Il faut aussi voir quels sont les besoins des établissements, faire un travail avec les instituteurs, organiser des ateliers, des workshops toute l’année et élaborer un planning d’action. Dans une ville comme Marrakech, on a des monuments exceptionnels, on a des musées, on a des galeries d’art, on a une histoire très riche. On a également un patrimoine immatériel énorme, comme les conteurs, les chants populaires: tout cela, il faut l’auditer.

Quant aux pouvoirs publics, ils doivent désormais mettre davantage la main à la pâte. Le Maroc est dans un processus de développement économique et social, mais il faut penser que la culture est un espace de dialogue, d’ouverture sur l’autre, de tolérance, d’apprentissage de la citoyenneté, de démocratie. Prenons le taureau par les cornes et comprenons qu’il faut mettre en valeur cette culture. Si moi ou d’autres, nous pouvons créer des programmes spécifiques, faisons le pour toucher un maximum de gens. Mais il nous faut des moyens…

-Les moyens, c’est d’abord de l’argent ou des personnes compétentes ?

-D’abord, il faut des compétences. Une idée, c’est une personne. Mais un projet, c’est plusieurs personnes! Il faut par ailleurs des stratégies de partenariat public/privé. Et la Biennale est un exemple par excellence de ce partenariat: on a de nombreux sponsors privés, mais les ministères de la Culture et de l’Education nationale sont aussi avec nous.

Et il faut, main dans la main, construire l’avenir… En partant de l’idée selon laquelle pour développer l’intérêt pour la culture, c’est d’abord les jeunes qu’il faut toucher. Et on ne réglera pas l’inégalité criante qui existe dans ce domaine, sans passer par l’école publique.

Le 15 Février 2016
SOURCE WEB Par Médias 24

 

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