Salaheddine Kadmiri: "L'industrie est l'avenir du Maroc"

Salaheddine Kadmiri:

Patron du groupe Schiele, partenaire du groupe Selha, fournisseur d'électronique, de processus automatisés, de matériel électrique, vice-président de la CGEM, Salaheddine Kadmiri est une discrète réussite industrielle marocaine. Portrait.

Le 1er décembre 2015, le groupe franco-marocain Selha a conclu un accord d’acquisition de l’unité industrielle d’Alcatel-Lucent à Eu (France). Un événement industriel de premier plan pour ce groupe fournisseur d’Airbus.

Le 24 mars 2016, le Conseil de gouvernement a adopté un projet de nouvelles dispositions sur les délais de paiement public-privé.

Dans les deux dossiers, on retrouve le même homme, Salaheddine Kadmiri, qui a joué un vrai rôle dans une relative discrétion.

Ces dossiers illustrent bien les deux facettes de cette personnalité du monde des affaires: l’engagement dans l’industrie (Seha Groupe et Schiele Group) et l’engagement associatif (la CGEM, dont il est vice-président).

Salaheddine Kadmiri, c’est l’histoire d’une réussite marocaine dans l’industrie, basée sur une vision à long terme et portée par un style de management.

>Les étapes clés.

Kadmiri naît en 1959 à Fès dans une famille d’entrepreneurs. Etudes à la mission, Ecole Centrale Paris, deux années de service civil à Rabat à la mythique Direction de l’Industrie, chapeautée par feu Abderrazak Mossadaq.

Le Maroc à l’époque était en plein PAS, programme d’ajustement structurel: “il y avait une explosion d’idées“, se remémore-t-il, “la Direction de l’industrie avait du poids en termes de stratégies publiques, on protégeait la valeur ajoutée industrielle, on réfléchissait, on recherchait un nouveau modèle pour le Maroc“.

L’amour de l’industrie remonte-t-il à cette époque? Ces deux années de civiliste y ont certainement contribué. Mais Salaheddine Kadmiri avait l’industrie en tête depuis son diplôme. “Pas une seconde, je n’ai pensé à rester en France“.

Son service civil achevé, au milieu des années 80, le voilà qui regarde autour de lui. “Le Maroc est un pays où il ya beaucoup d’opportunités industrielles. Par exemple il n’y avait pas de fabricant de compteurs électriques. Un compteur électrique, c’est une projection sur la durée, on a toujours besoin d’un compteur à la maison“, analyse-t-il. Expert diplômé de Centrale et Marocain issu d’un milieu entrepreneurial, cela donne une sorte de double compétence, qui a probablement aidé à avoir une vision et à la réussir.

Le voilà donc qui se lance dans la fabrication de compteurs électriques, en s’associant avec son frère pour installer une unité industrielle à Fès. “Ce sont des métiers très durs, vous êtes en concurrence frontale avec des multinationales étrangères qui détenaient ces marchés“. Il a fallu de la persévérance et du souffle pour convaincre les régies urbaines d’électricité de faire confiance à des compteurs marocains.

Les premiers appels d’offres remportés le sont à Fès, El Jadida, Rabat. “Le compteur, c’est le chiffre d’affaires de la régie, la tirelire. S’il se trompe ou s’il est en panne, c’est gravissime“, explique notre interlocuteur. Le produit n’est pas facile à vendre, le marché est totalement couvert par les marques étrangères, il y a un gros obstacle psychologique à lever. “Le ministère de l’Industrie nous a beaucoup aidés en publiant une norme marocaine“. Lorsqu’il y a une norme, vos produits peuvent être placés plus facilement.

Aujourd’hui, la société existe encore, c’est la plus importante du marché. Mais Salaheddine Kadmiri a choisi de la quitter et de repartir à zéro, à travers Schiele Group.

Schiele Maroc, une filiale, s’est spécialisée au début dans les processus d’automatisation. Son premier marché fut… la mosquée Hassan II. “On y a réalisé des choses extraordinaires, des prouesses“, se souvient Kadmiri. Un entrepreneur vous dira toujours que ses meilleurs souvenirs sont les difficultés qu’il a surmontées.

La société commence à grandir, portée par le PER, le programme d’électrification rurale. Chez cet industriel, il y a comme une satisfaction citoyenne. Celle que l’on voit chez les capitaines d’industrie ou chez les pionniers. Schiele Maroc fournit 1,5 million de poteaux en bois dans le cadre du PER. “Dans les villages marocains, 70% des foyers sont raccordés à nos poteaux“.

Ces poteaux sont fabriqués au Maroc, avec un taux d’intégration de 50%. Kadmiri y voit un secteur porteur à l’export, 15% seulement des foyers africains étant raccordés aux réseaux électriques.

Schiele Group comprend aujourd’hui 6 sociétés, dont Promodel, le spécialiste du luminaire, un domaine dans lequel l’informel est omniprésent: “L’informel est destructeur de valeur, il étouffe les réseaux de distribution organisés. Il n’y a ni TVA, ni douane, ni contrôle qualité“, se désole-t-il…

Ce n’est pas fini. Un industriel aime les challenges. Avec Emergence, Kadmiri se lance dans l’électronique, avec des partenaires. La bande des quatre (Buisson, Ouazzani, Fechtali et Kadmiri, chacun à 25%). C’est la création d’OB Electronique, qui travaillera notamment pour Selha (Société Electronique du Haut Anjou, en France), un sous-traitant dans l’aéronautique. OB finit par racheter son donneur d’ordre Selha: “Depuis longtemps, nous savions qu’avoir une entité en France et une autre au Maroc ne pouvait que renforcer les deux“.  Aujourd’hui, le groupe Selha comprend 5 sociétés et réalise 70 millions d’euros de chiffre d’affaires.

>L’industriel

Kadmiri est un industriel dans l’âme. Il aime concevoir et fabriquer. L’industrie, il y croit. “L’industrie est notre chance. Nous sommes une population de 34 millions d’habitants, le marché local n’est pas négligeable, on ne peut pas développer une industrie sans marché local, uniquement à l’export. Sauf si l’on a un avantage technologique ou des matières premières“.

Il est intarissable sur l’avenir industriel du Maroc: “Notre première chance, c’est un marché local qui a besoin de produits basiques dans tous les métiers, c’est une vision à long terme, qui doit se construire, avec un environnement adéquat, sans lequel aucun développement industriel n’est possible. Et c’est ce qui permet d’enraciner l’emploi“.

Les phrases fusent: “La seconde chance, c’est que le marché mondial s’ouvre aux produits industriels. Mais il faut bien capitaliser sur le marché local, il faut travailler sur la normalisation des produits, lutter contre la contrebande,n car les règles doivent être les mêmes pour tous, il n’est pas question de faire de notre marché un déversoir“.

Au final, “j’ai confiance en la capacité des entrepreneurs marocains“. On n’imaginait même pas que le Maroc puisse se développer dans l’industrie aéronautique “et pourtant, c’est fait. Emergence a décomplexé le Maroc. Maintenant, il faut viser TOUS les secteurs industriels et ne pas hésiter à s’arrêter pour évaluer objectivement les ALE (accords de libre-échange). On voit bien dans le cas de la Turquie qu’il y a un déséquilibre structurel“.

>Ce qu’il dit aux jeunes entrepreneurs.

1. “Lorsque vous entreprenez, vous avez en face de vous trois catégories d’interlocuteurs, clients, distributeurs, partenaires éventuels. Vous avez ceux qui vous soutiennent, ceux qui sont neutres en attendant que vous fassiez vos preuves et ceux qui sont contre vous ou qui ont un a priori négatif. C’est sur la seconde catégorie qu’il faut se concentrer“.

2. “Lorsqu’on commence, l’abnégation, la foi, l’optimisme sont indispensables. On a aussi ses angoisses, on se pose des questions. En fait, on n’est jamais complètement tranquille, même après avoir atteint ou dépassé ses objectifs, la remise en question doit être permanente“.

3. “Il faut aller à pas mesurés. Lorsqu’on veut aller trop vite, on va vers l’échec. Il faut bien mesurer sa progression et aller étape par étape“.

4. “L’une des erreurs à éviter est de ne pas travailler en équipe. La notion d’équipe est essentielle. Le patron unique, cela devient fatal un jour ou l’autre“.

5. “ll ne faut pas être opportuniste, il faut penser au long terme“.

>L’entrepreneur par lui-même.

“Les moments les plus durs, c’est lorsqu’on est convaincu d’avoir le bon produit au meilleur prix et qu’on ne nous donne pas notre chance. On éprouve un sentiment d’injustice“.

“L’entrepreneur se sent seul. Malgré la présence d’une équipe autour de lui, les heures de sommeil sont courtes. On est le responsable final“.

>Ce qu’on dit de lui

Dans les milieux d’affaires, un opérateur qui connaît bien Salaheddine Kadmiri le décrit en ces termes: “Un capitaine d’industrie très humain. Il s’entoure bien, n’aime pas tout contrôler, sait faire confiance. Il avance prudemment, construit pas à pas, à l’abri de toute publicité. Il est bosseur et discret. Il est riche sans vivre dans l’opulence. Malgré sa réussite, il est resté simple et n’est pas mondain. C’est un esprit ouvert, pas rigide. I, il prend le temps d’étudier les dossiers avant de se forger une conviction“.

A travers un entretien, forcément trop court, nous-mêmes avons eu la perception d’un homme accessible et pudique, voire réservé, qui est mû par des valeurs, manifestement passionné par ce qu’il fait.

Le 28 Mars 2016
SOURCE WEB Par Médias 24

 

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