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Comment lutter contre le pessimisme ambiant ?

Comment lutter contre le pessimisme ambiant ?

En ces temps de crise, le climat mondial et social est particulièrement anxiogène. L’époque est à la colère, à la déprime et au chagrin. Et le discours dominant martèle – jusqu’à l’épuisement – la rengaine du déclin. Comment ne pas désespérer de l’avenir ? Quel message transmettre aux nouvelles générations, lucide sans être pessimiste ? Ils sont psychanalyste, réalisateur, sociologue ou enseignant et s’adressent aux parents et éducateurs pour proposer leurs solutions et dessiner de nouveaux horizons.Rencontres internationales de cerfs-volants de Berck (Pas-de-Calais), en 2015. | PHILIPPE HUGUEN / AFP

    Cyril Dion (réalisateur du film « Demain ») : « Etre plutôt qu’avoir »

« Les problèmes que nous affrontons sont énormes et ils nécessitent que nous soyons ensemble pour les relever. (…) Les possibilités sont nombreuses, mais là encore nous pourrions les résumer en quelques gestes simples : manger bio, local et moins de produits animaux, économiser l’énergie, choisir un fournisseur d’électricité renouvelable, acheter tout ce qui peut être fabriqué localement à des entrepreneurs locaux et indépendants, choisir une banque qui n’a pas de filiale dans les paradis fiscaux et ne spécule pas sur les marchés, systématiquement recycler, réutiliser, réparer, composter, acheter moins et mieux (des produits bios, équitables, fabriqués dans des conditions sociales et environnementales satisfaisantes)…

Mais la société ne changera pas simplement en additionnant des gestes individuels. Il est également nécessaire de transformer nos entreprises, nos métiers, pour qu’ils contribuent à résoudre ces problèmes. Ce que la spécialiste du développement durable Isabelle Delannoy appelle l’économie symbiotique (concept réunissant les innovations économiques de ces dernières années, telles que l’économie circulaire, du partage, sociale et solidaire, bleue, le biomimétisme…) permet aujourd’hui d’envisager un monde où nos activités ne détruiraient plus les écosystèmes mais les régénéreraient tout en répartissant plus équitablement les richesses. »

    Marie-Rose Moro (psychiatre) : « Il faut croire en nos ados pour leur permettre d’inventer l’avenir. »

« Nous avons un rôle important à jouer auprès de la jeunesse dont nous sommes, pour l’heure, responsables. Parfois en la regardant, nous repensons à notre propre jeunesse : ne vivait-on pas mieux ? Les idéaux n’étaient-ils pas plus forts ? Tout cela n’est qu’une vue de l’esprit. (…) On ne peut accuser cette jeunesse de maux qui ne relèvent pas d’elle, ni briser ses rêves ou ne pas croire en eux. Tel groupe de jeunes vient de créer une clinique du droit à Paris, remède à l’injustice, tel autre imagine un astucieux dispositif pour que les familles précaires puissent se grouper pour acheter de l’énergie (…).

Je crois qu’au-delà de la psychologie c’est tout simplement la tâche de tous les parents et de la société tout entière que de croire que nos enfants sont créatifs et feront mieux que nous, pas en termes d’ascenseur social, mais en termes collectifs, de bien commun. C’est ce que les enfants dont je m’occupe m’ont appris (…). »

    Mara Goyet (écrivaine et professeure d’histoire-géographie) : « L’attention est un rempart contre la désolation. »

« Il y a comme un problème. On nous confie des enfants et j’ai parfois le sentiment de les plonger dans les tourments de nos vies passées, présentes et futures. (…) Sommes-nous à même de livrer quelque chose de réellement, d’authentiquement positif aux élèves ? Qui ne soit pas de l’ordre du refuge – je lis Proust pour me sauver du malheur ambiant –, de la dénonciation (entreprise qui suppose d’être en surplomb, pas dans une quelconque forme d’adhésion), de la comparaison (“On a quand même du bol en France”), de l’action (qui suppose de changer le monde). (…)

Pour une appréhension non désolée du monde, j’ai une modeste proposition : l’essentiel, à mes yeux, serait, sans gommer le tragique de l’existence, de faire comprendre aux élèves comment et pourquoi on peut et doit s’intéresser à ce que l’on vit, sous toutes ses facettes, sans rien négliger. Et, si possible, en faire quelque chose. Je souhaiterais leur montrer qu’il existe, dans cette optique, une vertu cardinale, à savoir l’attention. Cette dernière me semble permettre de vivre pleinement ce qui advient et de faire vivre avec un maximum d’intensité ce que l’on en fait. »

    Abdennour Bidar (philosophe) : « Les tisserands déjà à l’œuvre pour l’avenir. »

« Comme tant d’autres déjà, je me suis rendu compte d’une chose très simple. Si simple qu’à première vue elle n’a l’air de rien. Elle tient d’ailleurs en une seule phrase? : toutes nos crises contemporaines, à tous les niveaux de la civilisation, sont des crises du lien. (…)

Où en est notre lien à nous-mêmes, ce lien intérieur qui nous apprend à écouter notre moi profond, et à vivre selon nos aspirations les plus personnelles au lieu de suivre des modèles standards ? Où en est notre lien à autrui, ce lien de solidarité, de compassion, de fraternité et d’amour au-delà de toutes les frontières d’identité, qui nous fait goûter la joie du don de soi et du partage ? Où en est notre lien à la nature, ce lien de respect de la biosphère et de l’animal, d’émerveillement et de symbiose avec le cosmos, qui suscite notre sentiment d’appartenance à une vie plus vaste et plus haute que celle de notre petit ego ?

Apprenons ou réapprenons à cultiver ce triple lien nourricier à notre intériorité, à l’humanité, à la nature et à l’univers ! Redécouvrons son pouvoir extraordinaire de nous relier à toutes les sources de vie et à toutes les ressources d’énergie nécessaires à notre bonheur, à notre liberté, à notre santé physique, morale… et spirituelle. »

    Abhijit Banerjee (professeur d’économie au Massachusetts Institute of Technology – MIT) et Esther Duflo (professeure d’économie au MIT) : « Nous avons mille raisons d’être heureux. »

« Un point de plus de croissance nous rendrait tellement plus riches dans cent ans que cela vaut tous les sacrifices aujourd’hui. C’est au nom de cette idée que l’Union européenne, qui aurait pu choisir la route d’une coordination des politiques fiscales permettant une vraie redistribution, a combiné le grand marché à l’austérité fiscale. C’est au nom de cette idée qu’un gouvernement socialiste a jugé opportun de sacrifier le peu de capital politique qui lui restait pour une loi travail affaiblissant la protection des uns, sans proposer d’idée précise pour aider à l’intégration des autres. (…)

Le défi est de créer une société égalitaire dans un monde inégal. Cela demande de redistribuer les revenus et des richesses, bien sûr, mais aussi de donner à tous des opportunités réelles de réussir.

Beaucoup l’ont dit, augmenter les taux d’imposition sur les tranches supérieures est possible, mais seulement si cela est fait de manière coordonnée en Europe et si les paradis fiscaux sont fermés. On le dit peut-être moins, augmenter les transferts et les minima sociaux et la longueur et la générosité des allocations chômage ne conduira pas non plus les moins riches à se mettre en vacances : aucune des expériences internationales ne l’indique. Commencer par là persuaderait peut-être les citoyens que tout effort de réforme n’émane pas d’un complot néolibéral. »

    Philippe Meirieu (professeur en sciences de l’éducation) : « La démocratie est assignée à faire de l’éducation sa priorité. »

« Face à l’immédiateté du “tout, tout de suite” que la machinerie publicitaire et technologique promeut systématiquement, l’école doit jouer délibérément un rôle thermostatique. Ni rejet brutal de la réaction de l’élève ni acceptation démagogique de son opinion, mais mise en suspens? : “?Prenons le temps d’y réfléchir…” C’est ainsi seulement qu’elle contribuera à apprendre aux enfants et adolescents à résister aux séductions de toutes sortes. Séductions marchandes ou claniques. Mais aussi séduction du “surmusulman”, selon l’expression de Fethi Benslama [psychanalyste et professeur d’université].

On me trouvera sans doute naïf? : comment ce qui apparaît comme de la “cuisine pédagogique” peut-il lutter contre l’islamisme djihadiste, sa propagande et ses réseaux ? C’est qu’en matière éducative nous ne voyons jamais vraiment les résultats de nos actes et, a fortiori, ce que nous avons contribué à empêcher. Chacun de nos élèves peut faire basculer le monde. Ou, tout le moins, nous devons “faire comme si”. »

Le 26 Août 2016
SOURCE WEB Par Le Monde

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