Culture Les métamorphoses de l’intellectuel

Culture  Les métamorphoses de l’intellectuel

Que font les intellectuels ? Qui sont-ils ? Quel rôle jouent-ils auprès des masses ultra-connectées, ultra-informées, a priori autosuffisantes ? n Dans un ouvrage captivant paru chez «En toutes lettres», Fadma Aït Mous et Driss Ksikes dialoguent avec quinze penseurs marocains autour de leur métier, objet de fantasmes mais aussi de méfiance, de reproches.

Dans L’écume des jours (1947), Jean-Sol Partre - personnage parodique de Jean-Paul Sartre - est vénéré comme un dieu vivant. Des hordes d’étudiants exaltés se pressent à ses conférences comme à des méga-concerts de rock, psalmodient ses mots tels des mantras sacrés. Surtout Chick, qui «ne peut réellement se passer de Partre», écrit ironiquement Boris Vian. «Partre dit tout ce que Chick voudrait savoir dire. On ne doit pas laisser Partre publier cette encyclopédie, ce sera la mort de Chick, il volera, il tuera un libraire».

L’auteur de l’Arrache-cœur exagère à peine : jusqu’au siècle dernier, les intellectuels étaient adulés, érigés en maîtres, en guides éclairés, en sauveurs providentiels. Eux seuls pouvaient «chercher la vérité au milieu de l’erreur», comme le déclamait si fiévreusement l’écrivain Romain Rolland. Aujourd’hui, quel penseur peut se prévaloir d’une telle adoration ? Pourquoi ce désamour, cette défiance croissante envers une figure jadis mythifiée ?

Donner sens à nos vies en société

Dans Le Métier d’intellectuel, paru ce vendredi 21 février aux toutes fraîches éditions «En toutes lettres», Fadma Aït Mous et Driss Ksikes analysent le déclin de ce symbole à l’ère des masses révolutionnaires, émancipées et ultra-connectées. Dans un avant-propos très documenté, les auteurs dépeignent les sentiments diffus, allant du désenchantement à la trahison, que suscitent de nos jours ces «professionnels de la pensée». Avons-nous affaire à des intellectuels faussaires ? À des effacés, plutôt. «Revenus en arrière, cédant la place aux opportunistes, aux plumitifs salariés, aux marchands d’illusions et aux démagogues populistes», regrettait, à titre d’exemple, feu l’économiste Driss Benali, quelques mois avant son décès. «Ils gardent le silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. (…) L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque jour et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas… Ils publient les mêmes livres», déplorait, il y a déjà dix ans, l’écrivain Paul Nizan. 

Mais pouvons-nous vraiment nous passer d’eux ? Engagés dans l’action, avons-nous le recul nécessaire pour expliquer ce monde dans lequel nous évoluons, dans lequel, souvent, nous pataugeons ? Nos fiches Wikipédia, nos fils d’infos en temps réel suffiront-ils à saisir le sens, l’essence des choses ? Sinon, de quels intellectuels avons-nous besoin aujourd’hui ? De ceux qui dictent les «réponses rassurantes», nous taillent un prêt-à-penser confortable et douillet ? De ceux qui partagent leurs doutes, leurs pistes de réflexions avec nous, qui nous posent les «questions dérangeantes» ?

Un vaste thème auquel s’attellent rigoureusement Aït Mous et Ksikes. Les deux chercheurs estiment que les intellectuels, loin d’être moribonds, sont plutôt inaudibles, «très peu visibles dans le magma médiatico-consumériste». À travers d’amples et riches dialogues, les co-auteurs vous proposent donc de vous immerger dans la pensée de quinze Marocains, choisis parmi les intellectuels dits spécifiques, c’est-à-dire ceux «dont le métier est de penser à partir de leurs disciplines de départ». L’écrivain Abdelfattah Kilito vous dira, par exemple, son rapport à la langue-mère, à «l’idiome étranger», vous décrira avec une gracieuse simplicité son besoin viscéral de littérature, cette chose indispensable par son «inutilité» même, ce reflet de l’âme, cet élixir de l’esprit sans lequel nous ne serions ni ne saurions rien. L’anthropologue Hassan Rachik vous parlera de ses travaux de terrain, de ses observations dans le milieu rural, de l’émergence de l’individu et de la disparition de la Tiwizi (entraide collective en amazigh), de «l’attachement à la terre et au bétail du père» avec l’industrialisation et les salaires... Chacun des penseurs interviewés, de Abdallah Laroui à Mohamed Tozy en passant par Fatéma Mernissi ou Rahma Bourqia, aura quelque chose d’intrigant à vous révéler sur vous-mêmes, sur le monde.

Des entretiens passionnants, en somme, à lire promptement et - pourquoi pas ? - à se faire dédicacer dès ce vendredi 21 février à 17h au stand de l’Institut français au Salon du livre de Casablanca.

2014-02-28_SOURCE WEB Par Salah Agueniou. La Vie éco

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