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Tourisme noir ou tourisme mémoriel que faut-il voir « Nouvelles tendances mondiales&raq

Tourisme noir ou tourisme mémoriel que faut-il voir « Nouvelles tendances mondiales&raq

Le Japonais Toshifumi Fujimoto est un touriste d'un genre téméraire : il se balade de lignes de front en champs de bataille. Ici en Syrie, le 27 décembre 2012.

AFP PHOTO/JM LOPEZ

Le tourisme de mémoire est une véritable industrie. Il concerne près de 20 millions de personnes chaque année dans le monde. Généralement associé aux plus grandes tragédies de l’histoire de l’humanité, il revêt de multiples réalités et la frontière est souvent ténue entre le tourisme de catastrophe et celui où le devoir de mémoire est cultivé.

Au matin du 25 décembre 1989, Nicolae Ceaucescu et sa femme Elena sont fusillés après un procès expéditif d’une heure dans la caserne militaire de Targoviste. L’exécution met un terme à un quart de siècle de dictature communiste en Roumanie.

Dans quelques jours, le mur au pied duquel le couple est tombé sera ouvert au public. Et aux crépitements des flashs. « Les visiteurs pourront voir le mur où ont été fusillés les époux Ceausescu », a indiqué à l'agence de presse locale Mediafax le directeur du complexe muséal de Targoviste, Ovidiu Carstina. « L'intérieur du bâtiment a été repeint dans les mêmes couleurs que celles de 1989, le mobilier sera également identique. Nous sommes en train d'aménager la pièce où a été improvisé le procès mais aussi la chambre où les Ceausescu ont passé leur dernière nuit. »

L'ouverture au public de cette ancienne caserne a été décidée à la suite de demandes de groupes de touristes étrangers, ont expliqué les autorités locales.

Pour la Roumanie, le site de Tergoviste est donc en passe de devenir un lieu à valeur historico-touristique ajoutée. Mercantiliste ou mémorielle ? Tourisme macabre ou à visée éducative ? Tergoviste semble à la croisée des chemins.

L’industrie du tourisme macabre

Le tourisme « noir », ou morbide, fait florès depuis le milieu des années 2000. Les catastrophes naturelles ont été les premiers viviers à touristes. Dès 2005 et jusqu’à aujourd’hui, des « Katrina tours » promènent les touristes dans les villages laminés de la Nouvelle-Orléans.

Au Japon, près de 18 000 personnes ont perdu la vie dans la catastrophe de Fukushima, en mars 2010. Aujourd’hui, « Tsunamiland » est devenu l’exemple emblématique de ce tourisme macabre, malgré les risques de contamination. La même année, la ville de Pripiat, à côté de l’ancienne centrale nucléaire de Tchernobyl, avait elle aussi connu semblable reconversion. Et en Italie, le Costa Concordia qui, depuis son naufrage le 13 janvier 2012, gît près des rochers de l’île du Giglio, ne repose pas vraiment en paix. A dix euros le tour de l’épave, les vacanciers n’hésitent pas à aller jeter un coup d’œil.

Partout dans le monde, de nombreux tours-opérateurs ont suivi le filon. C’est le cas de l’agence britannique Disaster Tourism qui s’adresse à ceux qui ont « épuisé leur forfait de vacances banales ». « Nous comprenons que ce concept ne convienne pas à tout le monde, mais nous répondons à une demande existante » de ceux qui veulent « se confronter aux plus grands désastres mondiaux », précise-t-on sur le site.

En 2006, le prestigieux World Press Photo récompense une photo prise au lendemain du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah libanais. Elle montre une voiture de luxe pilotée par des touristes locaux, sillonner les décombres de la banlieue sud de Beyrouth, ravagée après un mois de bombardements intensifs. Le choix du jury n’avait pas suscité un enthousiasme universel.

Tourisme de guerre

Lorsque l’homme est entièrement responsable du drame – attentats, guerre, génocide -, le sujet est un peu plus sensible. Lieux de mémoire et opportunisme économique font-ils bon ménage ? A New-York, douze ans après les attentats du 11-Septembre, le débat n’est pas encore tranché, mais le profit ne connaît pas d’obstacle à son développement. Le site de Ground Zero où s’élevaient les tours du World Trade Center est devenu une attraction touristique, visitée, en 2011, par près de 4,5 millions de personnes.

Aujourd’hui poussé à l’extrême, le tourisme morbide devient une véritable villégiature de guerre.A l’image de ce touriste japonais, camionneur de métier, venu tuer... l’ennui sur les lignes de front syriennes. A 45 ans, Toshifumi Fujimoto avait besoin d'un « pic d'adrénaline ». Il ne craint pas les tireurs embusqués : « Je n'ai pas peur qu'ils me tirent dessus ou me tuent. Je suis un mélange de samouraï et de kamikaze. » Un phénomène encore isolé, mais qui fera sans doute des émules.

Enfin, de l’immeuble toulousain où Mohammed Merah était retranché à la portion de route de Chevaline (Haute-Savoie) où fut perpétrée la tuerie éponyme, les faits-divers ne pouvaient échapper au tourisme voyeur. Quant à la « maison de l’horreur » à Cleveland, aux Etats-Unis, elle ne pourra pas faire l’objet d’une glauque attention puisqu’elle a été rasée jeudi 8 août 2013. Pourtant, même anéantie, il est à parier que l’espace qu’elle occupait recevra la visite de nombreux touristes avides de frissons à bon compte.

Tourisme mémoriel

Au-delà de l’intérêt mercantile, la question se pose de l’objectif recherché, tant par les institutions qui promeuvent ce genre touristique que par les visiteurs eux-mêmes, et les raisons qui les poussent à explorer ces funestes endroits.

Car, si le voyeurisme fraye souvent avec le tourisme noir, ce dernier est tout autant associé au fondamental devoir de mémoire, qu’il relève d’une démarche individuelle ou bien collective. Or, les lieux de mémoires consacrés aux génocides, de Kigali à Auschwitz, sont devenus eux aussi, une proie facile pour les tours-opérateurs peu scrupuleux. Ainsi, les Gorillas Tours, comme bien d’autres, vous invitent à un « tour du génocide rwandais ». Au Cambodge, la prison S-21 ou Tuol Seng, dans laquelle près de 15 000 personnes ont été torturées et exécutées, figure en gras dans tous les guides de voyages.

Aussi, renvoyant à liberté de conscience de chaque individu en qui sommeille un touriste, la question éthique de visiter de tels lieux - comment, pourquoi, dans quelles conditions - a-t-elle été posée. En 2011, le philosophe Alain Finkielkraut déplorait dans Télérama que le camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau soit devenu « le Djerba du malheur », un lieu où letourisme de masse vient brouiller le message originel, celui du souvenir : « On ne peut aujourd'hui sacraliser Auschwitz sans profaner Auschwitz [...] Seulement, à partir du moment où on érige Auschwitz en temple de la mémoire, on en fait une destination touristique [...] Nous sommes des proies consentantes de la grande malédiction touristique. Et c'est terrible, parce qu'il n'y a pas de coupable [...] Je me dis qu'honorer les morts, respecter ces lieux, c'est aujourd'hui ne plus s'y rendre. Je suis sceptique sur la valeur pédagogique des voyages à Auschwitz pour les jeunes générations. »

SOURCE WEB Par Géraud Bosman-Delzons  RFI Monde

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