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Henri de Castries Les réformes sont essentielles pour relancer la croissance

Henri de Castries Les réformes sont essentielles pour relancer la croissance

Elle est repartie dans les économies qui ont opéré des changements, parfois drastiques
Ralentissement chinois: «C’est normal, les arbres ne montent pas au ciel»
Pour Henri de Castries, PDG d’Axa, «la situation internationale a toujours été compliquée. L’économie mondiale croît à un rythme compris entre 3 et 4% par an. Ce ne sont pas les très belles années, mais cette cadence n’est pas non plus dramatique»

En 2014, Henri de Castries a été reconduit à la présidence d’Axa pour quatre nouvelles années. Il dirige depuis 2000 le groupe qui est valorisé à plus de 63 milliards d’euros en Bourse. Passé par HEC, De Castries intègre ensuite l’ENA où il fera partie de la promotion Voltaire dont sont issus François Hollande, Michel Sapin, Ségolène Royal ou encore Dominique de Villepin.

Sous son mandat, Axa est devenue la première marque mondiale d’assurance, et cela dure depuis sept ans. Aujourd’hui, le groupe s’ouvre de plus en plus aux marchés émergents. Ces pays devraient soutenir la croissance des activités du groupe les prochaines années. Dans l’immédiat, la lenteur de la reprise économique en Europe et les perspectives moins prometteuses de certains marchés émergents refroidissent les entreprises. Le patron d’Axa livre sa lecture de la situation économique mondiale à L’Economiste.   

- L’Economiste: Vous êtes président du directoire d’Axa depuis 2000 et PDG depuis 2010. Comment pourrait-on décrire la culture d’entreprise de votre groupe?

- Henri de Castries: Le groupe Axa se caractérise par une combinaison de stabilité et de dynamisme. En quarante ans, nous avons eu deux dirigeants. Il y a donc une stabilité dans le management mais aussi dans la stratégie. Nous sommes restés collés à notre métier d’assurance. Nous l’exerçons de façon différente qu’il y a dix ou quinze ans parce que les moyens évoluent, mais l’orientation de fond ne change pas.

Axa se distingue aussi par son dynamisme. L’ex-petite mutuelle est devenue la première marque mondiale d’assurance et cela dure depuis sept ans. C’est une fierté. Nous figurons dans la liste des 50 premières marques mondiales et Boston Consulting Group nous a récemment classé parmi les 50 premières entreprises les plus innovantes au monde.
En quinze ans, l’empreinte géographique du groupe a beaucoup évolué. Nous avons conforté nos positions sur un certain nombre de marchés traditionnels. Mais le gros changement vient de l’exposition aux pays émergents. Les activités sur ces marchés représentent une part croissante de notre chiffre d’affaires. Ces pays, dont le Maroc, sont les territoires d’expansion de la prochaine génération. Nous avons à cet effet accéléré depuis trois ans notre développement en Afrique. Le groupe a aussi développé des activités notables dans d’autres régions du monde où nous n’existions pas au début des années 2000. Axa est le premier assureur vie étranger en Chine par exemple. Aujourd’hui, nous couvrons les pays les plus importants en Asie.

- Les gouvernements et les instances internationales sont convaincus de la reprise, mais pas les entreprises. Quelle est votre lecture de l’économie mondiale?

- La situation internationale est compliquée, mais elle l’a toujours été. L’économie mondiale croît à un rythme compris entre 3 et 4% par an. Ce ne sont pas les très belles années, mais cette cadence n’est pas non plus dramatique.

Les pays avancés ont un vrai sujet de réformes structurelles. Les solutions pour relancer la croissance sont connues, mais il y a une absence de volonté. Ensuite, dans les économies émergentes, il y a un optimisme moins grand qu’il y a trois ou quatre ans. En 2010, si vous n’aviez pas investi dans les Brics l’on vous traitait de «crétin». Le Brésil est actuellement dans une situation difficile avant tout pour des raisons de mauvaise gouvernance politique, tout comme la Russie. Le contexte n’est pas au beau fixe en Inde, mais elle avance. La Chine reste un territoire attractif mais la croissance y est moins forte. Après tout, cela est normal. Les arbres ne montent pas au ciel. Le pays a connu une croissance élevée pendant une longue période. Quand vous croissez de 10% chaque année cela veut dire que votre économie double de taille tous les sept ans. Pour la première fois, l’année dernière, la population active chinoise a baissé en raison du vieillissement démographique et d’une certaine saturation sur les infrastructures et l’immobilier. Tout cela crée un certain pessimisme qu’il faut nuancer en regardant ailleurs. C’est ce que nous faisons en nous tournant vers l’Afrique. Le Maroc par exemple a enregistré des progrès considérables sur la dernière décennie et les perspectives sont prometteuses. Il y a un certain nombre de pays en Afrique et en Asie où l’économie ne se porte pas si mal que cela.

- Plusieurs milliards ont été injectés en Europe et aux Etats-Unis, mais la reprise est encore lente, surtout en Europe. Où sont passées toutes ces liquidités?

- Les liquidités sont là. Les banques centrales ont aspergé les marchés de liquidités pour inciter les entreprises à réinvestir et à reprendre des risques pour qu’on ne s’enfonce pas dans la déflation. Cela a bien fonctionné aux Etats-Unis. La Bourse américaine est au plus haut historique. Le chômage est en baisse. L’innovation et la productivité n’ont jamais été aussi fortes. Dans les économies flexibles, qui font les réformes de structure, la croissance repart.
La Banque centrale européenne mène une politique monétaire identique que la Fed auparavant, mais avec un résultat contrasté parce qu’il y a des Etats qui ont conduit les réformes nécessaires et d’autres qui n’en ont pas fait assez ou pas du tout. Les endroits dans lesquels il y a eu des réformes, la croissance est revenue notamment en Allemagne. Le chômage est bas, le budget est équilibré au point où les Allemands sont prêts à accueillir des réfugiés et supporter les charges afférentes. Des pays comme l’Espagne et l’Irlande qui ont connu de grosses difficultés ont effectué des changements drastiques et vont nettement mieux. L’Italie bouge un peu. La France… les gens disent qu’elle bouge un peu. Mais, quand on ne réduit pas la dépense publique et qu’on ne flexibilise pas un certain nombre de règles trop rigides, il ne faut pas s’étonner de la faiblesse de l’investissement. Et, s’il l’est, la croissance le sera aussi.

- Dans cette conjoncture difficile, quelles sont les poches de croissance auxquelles vous croyez?
- Globalement, le monde est de plus en plus compétitif. C’est une bonne nouvelle pour les ménages en tant que «consommateur». En revanche, c’est une nouvelle plus compliquée pour eux en tant que «travailleur» parce que la révolution technologique va apporter de nombreux changements. Beaucoup de gens, y compris à des postes qualifiés, n’auront plus les qualifications qui seront les bonnes dans le monde de demain. Le développement des données, le digital, l’intelligence artificielle, la fabrication en 3D… sont en train de transformer les métiers de la même manière que l’électricité et le pétrole avaient révolutionné le monde industriel au XIXe siècle. Donc, le message sur les forces du travail est plus nuancé. Il va y avoir des reconversions nécessaires.

Maintenant, il y a des poches de croissance énormes dans les secteurs technologiques. Nous pouvons nous interroger sur leur contenu, mais ce sont des gisements de croissance. Il y en a aussi dans les émergents. Ces technologies vont contribuer à accélérer le développement de ces économies.

Ceci dit, le développement ne va pas dans le même sens pour tout le monde. Il faudra réfléchir à la façon de mener les politiques publiques pour qu’elles soient équitables parce que le développement des technologies bénéficiera à un certain nombre de régions, de pays et de métiers qui peuvent y accéder. A l’inverse, elles menacent les secteurs traditionnels.
- Comment a évolué la nature du risque depuis la chute de Lehman Brothers?

- Les risques auxquels nous avons à faire face sont loin d’être financiers. Le premier des risques pour l’assureur est le risque naturel (catastrophe naturelle et physique). Le réchauffement climatique, ce n’est pas une légende. Il a des aspects sympathiques à certains endroits, mais la situation est très compliquée dans beaucoup d’autres. Depuis quinze ans, les catastrophes naturelles augmentent en fréquence et en intensité. Et c’est un sujet compliqué auquel nous devons faire face. Après, il y a évidemment les risques financiers. La régulation a beaucoup évolué depuis Lehman Brothers. La solidité des bilans des institutions financières s’est renforcée. Au passage, de nombreuses banques ont été durement affectées par la crise, mais très peu de compagnies d’assurances.

- Les bilans des institutions financières ont-ils été suffisamment renforcés?

- Je pense que oui. Je crois même qu’à certains égards la réglementation est allée trop loin. C’est l’une des raisons de la faible croissance dans un certain nombre d’économies. Quand vous dites que vous voulez zéro risque, il n’y a pas de limite à la protection. Elle vous coûte donc un prix qui à la fin devient infini et vous n’avez plus d’activité. Les barrières qui ont été mises en place ont un prix: une moindre prise de risque des institutions financières. Il y a des cas dans lesquels elles sont nécessaires, il y a d’autres où elles sont excessives parce que la contrepartie de la prise de risque des institutions financières est l’investissement des entreprises. Mais quand on est trop restrictif, à la fin, il n’y a plus de développement.
- Ce sont ces excès que vous reprochez à Solvency II?

- Solvency II a finalement atterri dans des conditions qui sont correctes. Mais il y a toujours des faiblesses. Il faut s’interroger en Europe sur le traitement des investissements de long terme. Les charges en capital pour ces opérations sont trop lourdes. Il y a en conséquence moins d’investissement et donc moins de création d’emplois et de croissance. D’un autre côté le traitement de ces opérations est contradictoire avec la volonté de l’Europe de relancer la croissance notamment dans le cadre du plan Juncker (ndlr: un plan d’investissement de 315 milliards d’euros sur trois ans pour relancer la croissance en Europe). Nous le disions depuis le départ. La communication est beaucoup plus pudique sur le sujet depuis les grands effets d’annonce.
- Au Maroc, avez-vous encore de l’appétit pour une croissance externe?
- Un groupe, surtout quand il a des racines françaises, a toujours de l’appétit pour de la croissance au Maroc. Axa s’est bien développé au Maroc sur les cinq dernières années. Pour nous, la meilleure des croissances est organique parce que ça signifie que nous sommes capables sur la force et le caractère convaincants de notre proposition d’attirer de nouveaux clients chaque jour. Je pense que nous pouvons opérer une croissance organique significative au Maroc. A un moment ou à un autre, si des opportunités se présentent, nous étudierons. Mais le développement du groupe doit reposer sur autre chose que des acquisitions hypothétiques. Depuis 2000, nous avons réalisé un certain nombre d’opérations d’acquisitions. Aujourd’hui, nous avons la taille critique mondiale et nous ne ressentons pas un besoin urgent. Nous accordons la priorité à la profitabilité de nos affaires, la qualité de nos produits et notre capacité à attirer de nouveaux clients chaque jour. Je pense que c’est le cas au Maroc. Mais nous ne sommes pas encore premier sur le marché, ce qui veut dire que nous avons encore de la marge pour progresser.

Le numérique révolutionne les codes

Pluiseurs choses vont fondamentalement changer les prochaines années. La multiplication des données va permettre aux assureurs d’effectuer un travail plus fin. Jusqu’ici les assureurs se fondent sur des données – collectées à grande peine – pour représenter le risque. Avec les objets connectés, le développement du big data, nous serons capables de construire des hologrammes. C’est un bond exceptionnel. En une génération, nous allons passer d’une représentation imparfaite du risque à une représentation quasi parfaite en temps réel. Dans la connaissance du risque, sa prévention et son pricing, les technologies nous permettent des choses que nous ne pouvions absolument pas faire auparavant. C’est donc une révolution gigantesque. D’un autre côté, la communication avec le client va complètement changer grâce au digital. Traditionnellement les assureurs se plaignaient d’avoir trop de difficultés à nouer des contacts avec le client. Ce problème sera surmonté avec le digital. Les clients ont maintenant toutes leurs polices d’assurance sur le mobile. Ils peuvent par exemple suivre le règlement de leur sinistre. Il y a un usage qui va profondément se transformer et devenir beaucoup plus agréable, plus facile pour le client.

Cyber-risque: Nouveau filon pour les assureurs

«COMME nos clients font de nouvelles choses, ils ont de nouveaux risques à protéger. Le cyber-risque est en train de devenir un vrai grand risque. Il y a vingt ans, il n’existait pas. Tout ce qui tourne autour de la protection des données est un champ de développement immense pour l’assurance. Le risque de protection des données est réel pour tout le monde. Pour l’instant, il est sous-estimé. C’est une menace, mais nous pouvons apporter des solutions. Donc il va y avoir, comme il y a toujours eu dans l’histoire, de nouveaux risques et donc de nouvelles solutions. C’est bon pour nous.

Le 15 Décembre 2015
SOURCE WEB Par L’économiste

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